D’où écrivons-nous ?

De chez une vieille dame sous Prozac qui se dépêche de fêter ses 175 ans, de peur de ne pas se voir bicentenaire. D’un pays où tout referendum est jugé inutile, sans doute parce que les mentions peut-être/misschien/wohl ne sont pas prévues sur les bulletins. D’un murmuroir dont les intellectuels les plus écoutés sont des constitutionnalistes, des catapulteurs de pâtisseries, des humoristes désamorcés et le porte-parole de Test-achats.

Nous vous écrivons d’un assemblage fortuit de territoires dont la seule vision eschatologique repose sur des guéguerres d’acronymes. Nous vous écrivons d’une nuit blanche où les gens se forcent à rester éveillés pour témoigner que le bruit des avions les empêche de dormir.

Nous vous écrivons d’un cœur de l’Europe, fier de son modèle de modestie mesquine et de mesquinerie modeste. Avant avant-dernier en lecture et compréhension de texte, mais prem’s quand il s’agit d’utiliser son personal computer. Pionner en matière de vote électronique, de carte d’identité à puce et de choix du sexe de l’enfant à naître. Nous vous écrivons d’une baudruche à la pointe.

Nous vous écrivons d’une conscience dédoublée, d’un malaise. D’un pays si petit que tout le monde s’y connaît, mais où la moitié des gens ne veut pas comprendre l’autre. D’un vivier de réformes, d’aménagements, de consultations, de contrats stratégiques, de moratoires, d’octrois exceptionnels de subsides, d’index, de gel.

Nous vous écrivons d’un stade où on joue malgré tout le match, même s’il y a une trentaine de cadavres à côté du guichet des entrées. D’un supermarché fermé depuis 20 ans pour cause de hold-up avec mort d’hommes. D’un bureau de l’agence publicitaire qui a définitivement donné à l’arrogance du capitalisme une haleine de vodka. D’un manoir hanté qui a remplacé la notion de « mystère » par celle de « prescription ». D’un « laboratoire de démocratie » qui ne calcule pas toujours la dangerosité des germes qu’il dissémine ; où l’on arrive à identifier l’ADN de la salive au dos d’un timbre poste, mais pas celui d’une tache de sperme laissée sur le mur d’un saloir pour gosses malchanceux.

Nous vous écrivons d’un gouvernement que ses bévues rendent indigne de toute caricature. Nous vous écrivons en direct du Ministère de la petite enfance, du Cabinet du plus moyen dénominateur. D’un parc d’amusement soi-disant trilingue, dont la sécurité des plus belles attractions est garantie par quelques caméras pivotant à 360 degrés, au fonctionnement simplissime : les images parviennent à un bureau de gendarmerie, lui-même relié à un standard téléphonique, en connexion avec le répondeur de l’ombudsman de la Région wallonne, qui peut soit vous renvoyer à la permanence de Madame la Ministre-Bourgmestre-Députée européenne qu’on connaît bien et qui peut régler le problème, soit etc.

Nous vous écrivons de la chambre d’un couple en instance de divorce qui veut pourtant garder confiance en l’avenir. L’un se réserve l’appartement avec vue sur mer et le jardin zoologique, l’autre sa verdure, son sirop et ses billets d’avion low price. Le seul point de discorde reste la cuisine équipée, où il est si convivial de préparer la popote à 25. Qu’en faire ? Une réserve naturelle où l’on observerait le biotope si particulier que peuvent constituer les Eurocrates et les Indigènes de la Monarchie ? Un Musée du Consensus et de la Neutralité, à classer au patrimoine de l’Unesco ?

Nous vous écrivons plus précisément encore d’un zoning industriel qui court à sa perte en faisant son jogging le long de la Meuse. D’une ville-cuvette que les touristes ignares croient abonnée à la pluie et dont ils ne retiennent que les crottoirs publics et les façades non karchérisées. Nous osons vous écrire d’une ville que nous osons encore aimer, malgré le saccage urbanistique qui la défigure depuis les années 60. Malgré sa transformation progressive en vitrine d’articles de téléphonie mobile, en galerie commerciale pour nouvelles stars lobotomisées.

Nous vous écrivons d’une ville « française de cœur » dit-on, voire carrément rattachiste à cette grande république voisine qui nous tend les bras. Nous l’arpentons pour notre part, dans le plus parfait détachement. Nous la voyons se rétrécir, se désertifier. Nous vous écrivons d’un garde-meuble. D’une zone de transit pour passagers du Thalys.

Nous vous écrivons quand même. D’ici. Nous voyageons peu. Puisque nous jugeons que les modèles et les décisions du désastre, c’est en bonne part de ce pays qu’ils s’exportent, nous nous incrustons. C’est d’ici qu’il nous semble important de les décrypter. Du sol schisteux de notre improbable périphérie.

Nous ne sommes pas grand-chose, sinon persévérants, coriaces. Nous donnons la pichenette à la branche que vous sciez aussi, dans le plus parfait cynisme ou à votre insu.

Trentenaires tête-bêche, nous creusons notre trou, quelques livres en poche et un sourire aux lèvres.

Le Rédactoire

Hiroshima, 6 août 1945